Elle se souvient qu'après Michel, elle s'était réfugiée dans des rêves, qu'elle était autre part, dans un autre monde. Et puis au travers de la table, au dessus des bougies, son regard avait croisé celui de François, et quelque chose s'était passé en elle. Elle n'aurait su dire quoi. Leurs regards étaient restés accrochés l'un à l'autre, ils ne se disaient pas un mot. Et puis, elle avait du rentrer, il était minuit moins le quart. Le lendemain elle s'était réveillée, en pensant à lui. Elle l'avait vu dès le matin. Henri avait été là , lui aussi, et avait demandé à son frère, s'ils sortaient le soir ." Oui à la "case" , à neuf heures. "Elle avait regardé François. Aucun mot n'avait été échangé. Le soir à la "case", Henri avait demandé la permission à Alain s'ils pouvaient l'emmener dans un autre dancing ; après plusieurs minutes de discussion, il avait acquiescé, elle avait eu le droit de les accompagner. A condition..." Mais oui d'être rentrée pour minuit! "
Là bas ils s´étaient à peine installés à une table, Jean Frédéric, Henri, François et elle, qu' Henri l´invite à danser. Elle se souvient, elle s'était inclinée à regret, puis était revenue à la table, prétextant la fatigue , avait voulu s'asseoir, essoufflée par le rock'n roll, mais François l'avait prise par la main et , sans un mot, ils s'étaient mis à danser.Ils ne s'étaient pas parlé. Et puis François s'était penché vers elle et c'est avec une infinie douceur qu'il s'était mis à l'embrasser, et pendant deux heures, ils étaient restés, ainsi, enlacés, à suivre le rythme de la musique. Et puis, elle avait dit: " Je dois rentrer. " " Je te ramène, on y va à pied. " Main dans la main, ils avaient longé le bord de mer, en silence, et puis il avait dit: " Je dois partir demain, à Toulon, à la base. " Elle n'a rien dit. Il l'avait embrassé, à nouveau, doucement et lui avait demandé: "L'an prochain? Où ? Quand? " Elle avait répondu: " Le premier vendredi du mois de juillet, à neuf heures, à la "case". " " D'accord. " Il l'avait raccompagnée auprès de son frère, ils étaient en retard parce qu'ils avaient fait la route à pied, elle s'en été moqué, tant pis si son frère l'engueule, et puis, il était parti. Elle n'avait pensé à rien, elle était heureuse, bien dans sa peau, elle avait envie de déraciner les arbres...
Il lui était arrivé quelque chose qu'elle ne pouvait nommer, elle se souvient, elle ne pouvait pas en parler, non plus, puisque même dans sa tête, les mots ne se formaient pas. Elle sentait un manque, mais ce manque ne lui pesait pas, c'était comme si François était là, auprès d´elle, ou bien est ce en elle? Dans son coeur, dans sa tête? C'était un sentiment tout nouveau qui l´envahissait, mais c'était serein, c'était beau. Ça n'avait pas besoins de mots. C'était là et n'en bougeait pas.
Trois jours plus tard, Henri l'avait invité à danser, elle avait accepté un peu à contre coeur, mais elle ne voulait pas que les autres se rendent compte de quelque chose. Elle était un peu triste , François lui manquait. Et puis Henri a commencé à l´embrasser, à la toucher, le désir était monté en elle, elle se souvient, elle s'était laissé faire, en pensant à François. Et puis, brusquement, elle avait réalisé que c'était Henri, non François, elle s'était arrachée à lui et enfuie. Elle avait eu horreur d'elle même, qu'avait-elle fait? Elle n'avait pas compris ce qui s'était passé....
Mais deux jours plus tard heureusement, elle était partie en Angleterre, avait fait de longues promenades, joué au tennis sur herbe à Canterbury, comme il avait plu, elle avait glissé, était tombée sur un caillou , elle en avait encore la cicatrice , souvenir indélébile de ses vacances britanniques, s'était beaucoup reposé, avait vu pour rire la voyante du village qui lui avait dit qu'elle devait se méfier des avions et n'atteindrait probablement pas la quarantaine, ça l'avait fait rire, elle ne pensait qu'à l'année prochaine...
Rentrée à Vienne, l'automne avait passe vite. Souvent elle avait pensé à François, à cette connivence qui les avait liés, à leur silence aussi. Il était toujours là, en elle, bien présent, et c'était toujours aussi beau, toujours aussi calme. Elle ne savait pas ce que c'est, toujours pas. Elle ne comprenait pas. Qu'avait elle su de lui? Rien. Rien que son prénom, et son âge: vingt deux ans. Donc six ans de plus qu'elle, le même âge qu'Alain, son frère.
Pendant tout l'automne, elle été allée à toutes les boums, à la patinoire, elle se souvient de crises de fous rires piquées avec ses copines. Elle avait passé gaiement son temps en l'attente de l'été prochain...
En février elle était retournée sur la côte. Là, elle s'était mise à sa recherche: Avec Denis, éperdument amoureux d'elle, elle avait fait la tournée de tous les bistrots, pour essayer de retrouver François. Denis était ravi d'être en sa présence. Elle lui avait dit: "Non, je ne suis pas amoureuse de toi, mais si tu le veux bien, on est juste copains, c'est beau aussi l'amitié, non?" Elle ne lui avait pas raconté pourtant qu'elle était à la recherche de François. Il ne le connaissait même pas, il était déjà rentré sur Paris l'été dernier, lorsque François et les autres s'étaient joint à leur groupe. Elle entrait, le soir, dans une boîte, un café, regardait si elle le voyait, puis se tournait vers Denis pour lui dire:" Non, ce n'est pas bien ici , ça ne me plaît pas. Allons autre part. "
Une fois elle lui avait même demandé d´emprunter la voiture de son père, une DS noire, pour faire la tournée à Monaco. Rien là bas non plus. Tant pis, il faudrait attendre le mois de juillet.
De retour chez elle, elle avait commencé à culpabiliser un peu, le pauvre Denis, il faisait vraiment tout pour elle, tout pour lui être agréable, il lui avait même offert son pull préféré! Elle se trouvait vache par rapport à lui, mais elle n'avait pu agir autrement. Et puis elle lui avait bien dit et répété, qu'elle n'était pas amoureuse de lui. Elle ne lui avait laissé aucun espoir...
L'hiver avait fini par passer, et elle avait rencontré Jean. Il ne l'intéressait pas au début, au fond aucun homme ne l'intéressait. François était toujours aussi présent. Elle se souvient que Jean avait une réputation de tombeur de filles, d'alcoolo, de joueur aussi. Mais il était indéniablement l'être le plus cultivé qu'elle ait jamais rencontré. Une encyclopédie vivante. Souvent, il l 'avait invité à dîner, puis il avait pris l'habitude de venir la chercher quotidiennement à l'école. Il lui avait appris à jouer au bridge, discutait philo pendant des heures avec elle et ses copains. Et surtout, il avait compris qu'elle ne le voyait que comme un bon copain. Elle l'avait beaucoup admiré, car il avait réponse à tout, il l'avait écoutée aussi, lui avait toujours demandé ce qui lui ferait plaisir. Et puis un beau jour, sans qu'elle ne s'en fût rendue compte auparavant, il était devenue une partie de sa vie, et puis finalement, elle avait bien du se rendre à l'évidence qu'il lui manquait, lorsque ,pour une fois , ils ne se voyaient pas pendant un jour ou deux, qu'elle n'appréciait pas non plus qu'il parle longtemps à une autre fille, elle en était tombée amoureuse . Très vite ils commencèrent à parler mariage; elle en oublia presque François. Mais pas tout à fait quand même...
Fin juin arriva, elle ne voulait pas partir à Menton. Hurla après sa mère qu'elle voulait rester auprès de Jean. Elle reçût alors la seule et unique gifle de son père.
Elle avait dit à Jean, " d'accord, on se marie, mais il faut que je voie ce qui se passe à Menton. Il y a là-bas quelqu'un, que j'ai rencontré l'année dernière, je ne comprends pas, c'est bizarre cette histoire, mais il faut que je voie s'il est là, je ne sais pas comment je vais réagir; je ne sais pas si ça va être la même chose que l'an dernier, faut que je vois....."
Et le trois juillet était arrivé. Pas une seconde elle n'avait douté qu'il serait là. C'est bizarre ça, elle qui doute de tout, là elle se souvient qu'elle était sûre qu'il serait là... Pourquoi, elle ne sait pas, mais elle se souvient de sa certitude... Elle savait qu'il serait là...A la "Case", elle l'avait vu tout de suite.
Il l' avait invitée à danser, et dès qu'il l'avait aperçue, l'avait serrée dans ses bras. " Enfin! " avait il dit. Mais elle s'était raidie, tout avait été clair pour elle à présent : " François, je ne peux pas, j'aime quelqu'un d'autre. " Elle aurait aimé avoir pu lui dire, lui expliquer, mais il l'avait plantée là, au beau milieu de la piste, s'était retourné, pour s'en aller, sans un mot. Elle ne l'a jamais revu....



Doucement, elle émerge à nouveau du passé; non, il n'y a rien là qui puisse expliquer , la force de ses réactions par rapport à Tristan, qui s'était manifesté dès la fin du week end, comme si de rien n'était. Mais elle avait eu mal, s'était sentie exclue, lui demande quand enfin , ils pourraient aller en Toscane comme prévu, "Ce n'est pas le moment", lui répond il, je n'ai pas le temps, faut que j'aille d'avantage travailler en Allemagne." Elle est triste, il le sent, mais lui dit qu'il ne supporte pas la moindre pression, ça le fait fuir.
Au fil des semaines, une pensée, une sensation commence à germer. Et si tout ce qu'elle ressentait était sous sa responsabilité propre, si tous ses sentiments, angoisse incluse, ne dépendaient que d'elle, n'étaient que ses idées à elle. Elle pense au fameux verre d'eau: est il à moitié plein, ou bien à moitié vide? La réalité est la même, le verre est rempli à moitié; à moitié et c'est tout , c'est nous qui le voyons à moitié vide , ou alors à moitié plein. Petit à petit, elle commence à réaliser qu'il y a deux notions, qu'il faut bien discerner: d'une part ce qui est, de l'autre comment nous interprétons cela, ce que nous en faisons, les mondes différents que nous réussissons à construire à partir de cette même réalité. Ce qui est, existe, tout le reste n'est que construction de l'imaginaire.
De là, elle apprend peu à peu à se sentir de plus en plus responsable de ce qu'elle ressent; après tout ce n'est pas parce que quelqu'un la traite de tous les noms dans la rue, parce qu'elle lui aurait fait une queue de poisson, qu'elle va s'identifier à ces injures. Ce n'est que l'image de l'autre d'elle même, ça ne doit pas forcément correspondre à la réalité, à sa réalité.
Si, enfant, elle avait eu peur du silence de sa mère, le silence actuel de l'homme qu'elle aime ne devrait la toucher, elle n'est plus enfant, son silence ne la menace aucunement; au fond son attitude envers elle, n'a rien à voir avec elle même, c'est son attitude à lui, elle accepte ou alors elle n'accepte pas. Elle sait qu'entre le fait d'entr'apercevoir quelque chose comme étant juste et vrai, et le fait de l'assimiler entièrement, il y a encore un long chemin à parcourir; mais au moins elle pense être dans la bonne direction... Elle décide d'appeler Elisabeth, pour voir si elle a le temps d'aller faire un tour en ville avec elle. Faire du shopping va lui remonter le moral!
Elle est souvent seule pendant cet été, mais au moins Tristan l'appelle plus souvent; la semaine dernière ils ont passé 2 jours ensemble au Attersee, chez Elisabeth, et ces moments de bonheur total ont balayé toutes les questions qu'elle a bien pu se poser. De plus il lui a dit qu'il viendra la rejoindre à Menton fin août, et qu'elle pourra l'accompagner aux championnats du monde de montgolfière qu'il organise fin octobre. Elle est pleinement heureuse, rien ne la trouble, ni ses silences, ni ses absences. Il ne vient à Menton que trois jours, et non une semaine comme elle l'avait espéré, elle ravale sa déception, toute contente de lui montrer la côte d'azur. De retour à Vienne, ils passent quinze jours à se voir quotidiennement, et Amélie est heureuse , comme elle ne l'a pas été depuis très longtemps.
Puis il part á Schieleiten, et elle espère le rejoindre très vite. En fait elle pensait partir avec lui, elle s'est pris quelques jours de libre. Elle n'entend rien de lui pendant plusieurs jours puis, il l'appelle:"Salut ma chérie, je suis là, tu m'héberges?" La joie l'emporte sur la stupeur. Le lendemain ils partent ensemble aux championnats. Il lui explique que étant donné qu'il a trouvé quelqu'un pour le ramener en Allemagne après la remise des prix, il en a profité pour ramener sa voiture.
Là bas , elle se rend compte qu'il n'a vraiment pas le temps une minute, les participants lui demandant sans cesse des détails sur la compétition à venir.A minuit le premier ballon prend son envol. Elle est transie de froid, sait qu'elle doit rentrer le lendemain. Vers quatre heures du matin, après un pot pris avec les membres du jury et leurs amis respectifs, ils se couchent exténués. Dès son réveil le matin, elle lui demande de s'échapper pour prendre un petit déjeuner en tête à tête avant son retour pour Vienne. Il acquiesce. Il lui dit l'appeler, dès qu'il le peut, il pense rentrer dans une quinzaine de jours... Comme d'habitude , elle ne peut le joindre. Ses sentiments sont mitigés...
Deux semaines plus tard il l'appelle, lui disant qu'il serait de retour le lendemain, qu'il se réjouit de la voir, qu'elle lui manque. Une fois de plus elle ravale ses questions, toute contente de le récupérer. Mais deux heures plus tard, elle est prise d'un étrange pressentiment, elle est sûre qu'il est là, à Vienne. Alors elle prend le téléphone, compose son numéro et il décroche, pour raccrocher dès qu'il entend sa voix. Elle refait le numéro, une femme lui répond, elle demande à lui parler, on lui demande qui elle est, elle a envie de répondre, la maîtresse de maison, ne lui avait il pas dit plus d'une fois "Tu es chez toi ici"... Mais elle balbutie juste son nom. Il vient au téléphone et elle l'accuse d'avoir menti, il raccroche au bout de deux minutes pour la rappeler une demie heure plus tard et lui raconter que c'est une cousine de son chef avec sa tante, qu'il est obligé de passer la soirée avec elles. Elle lui demande alors s'il peut la rejoindre après leur concert, peut être lui répond il. Elle pense vivre un cauchemar, elle a une vague impression de déjà vu. Elle raccroche pour prendre sa voiture deux heures plus tard. Elle veut en avoir le coeur net. Il n'y a plus personne chez lui. Elle rentre à la maison, écorchée vive, une foule de questions sans réponse dans sa tête, vers minuit, elle appelle chez lui, il n'y a que le répondeur, elle essayera toutes les dix minutes, Poussée par la colère et cette angoisse qui la prend, enfin à 2h30 du mat il décroche, il ne dit rien, mais elle l'entend parler à quelqu'un. Elle est à bout, elle se laisse retomber sur son lit et tout d'un coup ne ressent plus rien. L'étau qui l'enserrait s'est relâché, elle est vide, vide de tout, une morte vivante. Voilà six mois qu'ils sont ensembles. C'est fini, même si ça fait mal, elle n'appellera plus. Elle a envie de se terrer dans un coin et de pleurer, mais elle a les yeux secs, elle est figée, muée en statue. Elle ne dort pas cette nuit là , elle ne lui avait demandé qu'une seule chose, de ne pas lui mentir, quoiqu'il arrive, il lui avait promis . Elle croyait qu'il avait compris qu'elle ne supporterait pas . Et puis elle se souvient soudain de ce qui s'était passé six mois après son mariage.
Elle se revoit, comme si elle y était.

CHAPITRE 3



Son mariage, juste après le bac, son mariage dont elle avait toujours pensé que c'était celui que sa mère n'avait jamais eu, parce que ses parents s'étaient mariés en 44, à la sauvette, avec juste un prêtre et deux témoins, son mariage donc , qu' avait été celui dont sa mère avait rêvé pour elle même : chapelle impériale, chanteur d´opéra, l 'Ave Maria, le déjeuner au Sacher, puis le cocktail chez ses parents. Ça avait été une rude journée et Amélie s'était un peu sentie "en dehors", observant les autres, s´observant aussi. La seule chose qui lui avait vraiment plu, cette journée là, ça avait été que juste après le déjeuner, Jean et elle étaient allés dans leur studio, Gentzgasse, voir la finale de Wimbledon. En jeans! Pour se rhabiller ensuite à cause du cocktail. Fallait bien y aller! Et puis le lendemain ,le cadeau "du matin", un magnifique bracelet en or massif, ça lui avait fait plaisir, mais en même temps elle avait ressenti une sorte de gène inexplicable. Elle avait toujours refusé de s'intéresser de près ou de loin à quelque chose qui ait un rapport avec la cuisine , et Jean lui avait bien dit qu'il lui apprendrait, et elle avait eu envie de lui apporter son petit déjeuner au lit, était allée à la cuisine avait mis son café en route et avait fait du thé; enfin, elle avait cru faire du thé, car Jean avait recraché le tout, en lui demandant ce qu'elle avait fait, elle lui avait expliqué qu'elle avait mis quelques cuillers de thé dans une casserole et fait bouillir le tout pendant une dizaine de minutes. Il avait éclaté de rire et lui avait montré comment faire...
Elle sourit, en pensant à son premier matin d´épouse. Ils étaient partis en voyage de noces sur la côte. Dans l`appartement de sa mère, ils n'avaient pas beaucoup d'argent et Jean voulait qu'elle reste à la maison. Il ne voulait absolument pas qu'elle travaille, ni qu'elle fasse des études.
Et puis Jean s'était mis à travailler comme un forcené. Il voulait prouver au père d'Amélie qu'il pouvait entretenir sa fille.
Alors il avait accepté un autre travail à plein temps et il travaillait de huit heures du matin a neuf heures du soir; tous les jours. Elle avait alors décidé de s´occuper; elle commença par suivre des cours à la fac, elle voulait faire des études de traductrice, ça lui permettrait plus tard de travailler à la maison, mais Jean supportait mal. Elle arrêta au bout de deux mois de vives discussions. Alors elle était resté chez elle, à lire et écouter de la musique.
Un soir Jean avait discuté avec elle, sur l´éventualité de rencontrer quelqu'un d'autre, avec qui on se sente bien, et où ça se termine au lit. C'est des choses qui peuvent arriver avait il dit. Pas à moi , avait elle pensé. En principe elle avait été du même avis que lui, mais alors il faudrait le dire à l'autre, lui en parler, elle avait toujours eu le mensonge en horreur, elle ne le supportait pas du tout, ça avait toujours été ainsi, elle trouvait ça lâche, inutile, ça détruisait la confiance et qu'était donc une vie sans confiance? Il fallait que l'autre sache, lui donner l'occasion de faire un choix, celui d'accepter et de rester, ou alors celui de partir...
Et puis deux mois plus tard, peu de temps avant Noël, une collègue de son mari l'appelle, pour lui dire qu'elle devait faire attention à son mari, qu'il voit beaucoup une fille, une secrétaire etc.. Elle n'y avait attaché aucune importance, l'avait raconté à Jean et avait été outrée par l'attitude de cette collègue, qu'elle même n´aimait pas. "C est comme si elle avait été contente de me faire mal", avait elle dit à Jean.
Et puis ,un soir alors qu'elle était malade, 39 de fièvre, la gorge en feu, elle avait appelé au bureau, pour qu'il lui rapporte de l´aspirine, mais le gardien de nuit lui avait dit qu' il ne reviendrait plus, qu'il était déjà parti. Jean était rentré à minuit : "Bonsoir ma chérie, je suis mort de fatigue, j'ai du rester au bureau jusqu'à maintenant !"
"Ah bon! J'ai essayé de te joindre vers 21h00, Mr Lang m´a dit que tu étais parti, je voulais de l´aspirine." Il avait bafouillé qu'il était allé au Hawelka avec cette secrétaire, la pauvre, tu te rends compte, elle n'a pas son bac, elle veut faire des études, alors je l'aide....
Elle l'avait cru. Et puis, lorsqu´après Noël il lui avait dit avoir besoin de se reposer, tout seul, un week end, elle avait râlé, pas trop. Elle aurait voulu l´accompagner, il voulait être seul.
Mais le doute était venu, elle savait qu' il devait être joignable vingt quatre heures sur vingt quatre. Elle avait demandé à la secrétaire de son bureau où il était. Et elle avait appelé. Elle avait demandé Mr Martin. on lui avait répondu "Mr est sorti, mais voulez vous parler à Madame?" Elle avait raccroché. Un monde s´écroulait. Elle s'était tenue près du téléphone, incapable de bouger, muée en statue. Elle s'était sentie vide .Complètement vide, incapable de ressentir quoi que ce soit. Une morte vivante.
La douleur n'était venue que peu à peu, au fil des mois à venir. Elle lui avait dit:"C´est elle ou moi!". Il n'avait plus revu l'autre... Puis après, longtemps après, les larmes étaient venues, elle lui avait fait confiance, elle lui avait fait confiance. Puis vint la fureur. Dans un accès de colère elle avait cassé tout un service de table, elle n'avait pas eu envie de faire la vaisselle, lui avait demandé de le faire, elle avait tiré sur la nappe, tout était tombé , il n'y avait plus de vaisselle à faire. Une autre fois elle lui avait balancé un cendrier à la tête, il s'était baissé, un tableau s'était cassé.
Sa mère lui avait reproché de ne pas s´occuper de son mari. Elle avait abandonné, ne comprenant pas ce que sa mère voulait dire. Elle doutait de tout ce que Jean lui disait, elle n'avait plus confiance. Puis ils avaient déménagé, dans un appartement plus spacieux.
Elle suivait des cours d'équitation, elle aimait les chevaux, l'odeur des écuries, les ballades dans les bois et le travail en manège. Dans sa famille personne ne comprenait cet engouement, pourtant ils savaient qu'elle avait toujours désiré monter à cheval, mais ils ne lui avaient jamais permis; cette activité là, elle se la réservait, Jean n'avait rien contre, tant que la bonne marche de la maison fonctionnait...
Et puis elle avait décidé d´acheter Dollar, le cheval d´un ami de Catherine. Cette dernière avait été en classe avec Jean, Amélie en avait souvent entendu parler, elle formait avec Pierre un trio inséparable au lycée, puis Pierre avait du rentrer à Paris, son père avait été muté, et Catherine était partie à Salzburg pour faire ses études de psychologie; Jean lui avait raconté que Catherine était folle de chevaux, qu'elle avait même entraîné des chevaux de course, lorsque son père lui avait supprimé son argent de poche à cause de ses résultats à l'école...Ses parents, Jean, sa belle mère, son frère aîné, tous avaient poussé des hurlements, quand Amélie leur annonça qu'elle achèterait un cheval. Mais elle avait tenu bon. A Jean qui lui avait demandé :"Avec quel argent?" elle avait répondu:"Ne t'inquiète pas, c'est mon problème, c'est moi qui paierai tout." Elle dépenserait l´héritage de sa tante, voila tout. Mais elle aurait son cheval.
Avec Catherine , elle était allée à Salzburg, et à Munich aussi acheter la selle, les brides, couvertures etc.. Jean avait refusé de les accompagner, ça ne l'intéressait pas et de toutes façons, il n'avait pas le temps. Les propriétaires de l´écurie de Enzesfeld lui transporteraient le cheval gratuitement. Elle se souvient, c'était en septembre et elle était pleine de joie. Elle ne vivait que pour les moments où elle pouvait galoper dans la forêt. Sur le dos de son cheval, elle se sentait bien. Elle n'avait plus supporté la vie qu'elle menait à la maison. Jean travaillait toujours autant, ramenait des copains a dîner, venait parfois après eux, le comble ayant été la fois où il avait invité quatre journalistes qu'elle n'avait jamais vu. Il était arrivé à 22h00, retardé par le scoop qu'il avait du couvrir, et les quatre journalistes étaient partis, sans dîner pour écrire leur papier, sur ce scoop. Elle n'avait rien dit, ravalé sa rancoeur, comme d'habitude, mais elle avait commencé à en avoir assez. Et puis était venu le jour de son départ. Elle s'était levée à cinq heures comme d'habitude, avait pris son petit déjeuner chez Catherine, ensemble elles étaient parties à Enzesfeld et étaient montées à cheval, et puis Bill, le moniteur les avait invitées à boire un verre et elles étaient restées à bavarder. Amélie était rentrée a vingt heures, contente de sa journée; Jean était déjà là, furieux, à l'attendre:
"Où étais tu? Tu as à être là, lorsque je rentre!"
Alors Amélie avait littéralement explosé." Je ne pouvais pas savoir que pour une fois tu serais là tôt le soir, tu ne rentres jamais avant9-10h00 , je t´attends tous les jours moi, tu peux bien attendre toi pour une fois, et je ne suis pas ta bonne, je fais moi aussi parfois ce qui me fait plaisir, c'est pas un drame si tu es là, pour une fois ,avant moi. Si tu attends ça de moi, moi je m´en vais, je ne suis pas à ta disposition!"
"Tu as à être à ma disposition, sinon et bien va t en!"
Elle avait pris quelques affaires, n'avait plus rien dit, avait tout fourré dans un balluchon et était partie. Elle était montée dans sa voiture et avait, sans réfléchir, pris la direction de l´autoroute du sud.
"Enzesfeld, je vais à Enzesfeld". Les larmes roulaient sur ses joues, elle voyait mal, fonçait, ne comprenait plus rien. Elle avait du réveiller Bill qui l'avait installée sur un lit de camp à côté de l´écurie, mais lui avait dit devoir la réveiller à cinq heures, avant que les Fuerth ne se lèvent. Et elle s'était endormie. Le lendemain, elle avait demandé à Bill s´il connaissait quelqu'un qui loue des chambres dans les parages. La boulangère leur avait indiqué le garde forestier. Amélie avait payé le loyer en avance .
Elle avait refusé tout contact avec Jean, avait quand même appelé ses parents pour leur dire où elle se trouvait, son père était venu la voir et n'y comprenait rien. "Mais retourne chez toi, Jean est dans tout ses états." "Non!"Comme d'habitude son père ne se souciait nullement de son état, à elle.
Non, et elle ne dirait rien, ne raconterait rien. Même à Catherine, qui la boudait depuis quelques jours à cause justement de son refus obstiné de parler à son mari. Non! Parler à Jean, aurait alors signifié abdiquer, renoncer, renoncer à son Moi déjà quasi inexistant, elle avait trop vécu à travers Jean, pour Jean ,toujours prête à renoncer à ses envies à elle; sauf en ce qui concernait son cheval.... Elle s'était mise à sortir parfois, avec celui qu'elle avait considéré être le mieux pour elle: aussi intelligent et cultivé que Jean, mais lui était sportif et aimait danser. A nouveau elle était dénuée de sentiment, elle végétait, se considérait comme une morte vivante, car qu'était une vie dénuée de sentiments, elle avait refoulé tout ce qui faisait mal, mais ne connaissait pas la joie non plus, trop proche de la peine, mieux valait ne rien sentir du tout, sauf lorsqu´elle montait à cheval. Là, elle avait été en paix avec elle même.
Elle avait été là, dans cette chambre minuscule et s'était demandé comment cela allait continuer. Le garde forestier lui avait dit qu´a Noël il aurait besoin de la chambre, "de la visite, vous comprenez?" Elle n'avait pas su quoi faire.N´avait pas eu les moyens de louer un appartement. Tout son argent ou presque servait à l'entretien de son cheval. Aller chez les parents? Non, là aussi ça serait abdiquer. Convenir qu'ils avait raison. Elle ne savait pas. Elle avait décidé d'aller en ville, elle verrait bien après.
En ville elle avait rendu visite à ses parents qui lui avaient demandé encore une fois de retourner chez Jean, qui lui avaient demandé :"Mais pourquoi? Il en a une autre?" "Non, il n'y avait eu personne d'autre, mais elle n'avait plus supporté . Elle n'avait plus supporté qu'il la rabaisse devant les autres, surtout ceux qu'elle ne connaissait pas, qu'il la considérait comme sa "chose", ne s´intéressait à rien de ce qu'elle faisait, il n'était même pas venu voir Dollar une seule fois. Et puis ses parents lui avaient demandé si elle ne voulait pas venir habiter chez eux, " c'est un trou ta chambre, tu as froid là bas". Oui c'était un trou, oui il faisait froid, mais au moins, c'était son chez elle, son refuge.
Les jours avaient passé, elle avait du quitter sa chambre, alors elle s'était résignée, la mort dans l' âme, elle avait réintégré sa chambre dans l'appartement de ses parents.... Elle était sortie tous les soirs, avec Werner, avait dansé et ri, mais le rire avait sonné faux. Il était tombé amoureux d´elle, elle s'était retrouvée dans son lit, et là elle se souvient, comme si elle y était encore, elle s'était dit:"Mais qu´est ce que je fous ici?" Elle s'était rhabillée en vitesse, s'était retrouvée nez à nez avec la mère de Werner qui lui avait dit que sa maison n'était pas un bordel, elle en était restée bouche bée ,avait refoulé l'envie de lui répondre que si elle se sentait l' âme d'une maquerelle c'était son problème, pas le sien, était rentrée à la maison, il n'y avait rien compris, elle non plus, sauf qu'elle devait arrêter de le voir, elle ne voulait pas le blesser, elle , elle n'éprouvait rien pour lui.... Il avait appelé tous les jours et elle avait pris la fuite, était partie en catastrophe à Menton, avait fait là-bas de longues promenades, était rentrée à Vienne, mais s'était retrouvé dans l'incapacité de voir Dollar, ni Catherine.
Elle était sortie tous les soirs avec des amis, jusqu'à la fermeture des cafés. Elle buvait beaucoup, fumait comme un pompier. Elle avait fini par demander à son cousin avocat, d´entamer une procédure de divorce, il lui avait demandé d'attendre, de parler à Jean. NON, non et non. Elle ne voulait plus le voir, plus jamais. Pourquoi? Elle ne le dit pas. Elle ne le savait même pas elle même.
Les semaines avaient passé et ses parents lui avaient demandé ce qu'elle comptait faire. Elle avait son diplôme d´assistante dentaire, là Jean n'avait pas dit non, puisqu'elle travaillait chez sa mère, mais elle ne voulait pas de ce métier là.
A suivre

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