CHAPITRE 1
Elle s'éveille d'un coup, en sueur. Son coeur bat la chamade. Encore ce cauchemar, qui lui prend la gorge, la laisse hébétée la moitié de la journée, anxieuse, mal dans sa peau. Elle regarde son réveil; il est quatre heures trente.
Elle sait qu'elle sera incapable de se rendormir, alors elle se résigne, l'angoisse au ventre, va à la cuisine, pour se faire un café.
Depuis qu'elle est avec Tristan, le cauchemar est revenu... Pendant des années, elle ne l'avait plus eu. Et puis ... c'était revenu. Elle comprend qu'elle se sent agressée, lorsqu'il la quitte après une nuit d'amour pour disparaître pendant quelques jours, voir semaines, sans donner signe de vie.
Au début, elle piquait des crises de larmes, le suppliait sur son répondeur de se manifester. Elle en devenait folle, complètement hors d'elle même, hystérique. Ces crises la laissaient exténuée, vidée, honteuse aussi, elle mettait des jours et des jours à s'en remettre. Parfois il se manifestait, alors son monde à elle était de nouveau en ordre, elle se sentait heureuse. Mais souvent c'était le silence, ce silence qu'elle ne supportait pas, qui la faisait sortir de ses gonds, qui lui faisait peur, sans qu'elle ne sache pourquoi. C'était une nouvelle peur, pas une angoisse diffuse, c'était un accès de panique, incontrôlable, elle aurait fait n'importe quoi pour ne pas ressentir cela...
Elle fume cigarette sur cigarette, sirote son café, et tout d'un coup, pense à sa peur lorsqu'enfant, sa mère ne lui parlait pas, parce qu'elle avait désobéi. Parfois, ça durait plus d'un jour, elle ne supportait pas du tout de s'endormir, sachant sa mère encore fâchée....
Ça ne peut pas continuer comme ça, il faut qu'elle fasse quelque chose, qu'elle se calme , qu'elle se retrouve.
Elle s'allonge sur son canapé, ferme les yeux, elle se sent toute drôle, elle se sent bébé, pleurer, elle ne comprend pas ce qui lui arrive, laisse les images monter en elle, qu'est ce que cette sensation, ce sentiment qui monte en elle, comme si elle revivait encore une fois ces moments là, il faut qu'elle essaye de ne pas refouler ces sentiments qui montent en elle même, qu'elle les revive, même si c 'est très désagréable, même si elle trouve idiot d 'être bébé à nouveau , se laisser aller....Regarder , ce qui se passe....Essayer de laisser remonter à la surface les images de son enfance, mais il faudrait qu'elle fasse cela pendant sa crise d'angoisse, regarder ce qui se passe alors.....
Dans la chambre à côté, le bébé pleure. Doucement d'abord, puis de plus en plus fort. Amélie écoute ; qu´a donc son petit frère? Pourquoi pleure-t il, que veut il? Aller voir ce qui se passe? Non, maman l´a défendu. "Tu laisses ton frère, tu n'y vas pas, c'est l'heure de la sieste, toi tu dois te reposer Amélie, et Patrick doit dormir."
Les pleurs deviennent de plus en plus forts, de plus en plus insistants aussi. Amélie, allongée sur son lit, repose le livre sur sa chaise. Des tas de pensées envahissent son esprit. Maman va sûrement venir voir ce qui se passe? Elle est dans la cuisine, elle doit l'entendre, et puis non, elle n´ira pas. Elle a bien expliqué à Amélie qu'on ne doit pas gâter un bébé. Que si on commence à le sortir de son lit , il va s'y habituer, et ensuite, il reconnaît le mécanisme et pleure pour qu'on le caresse. Que si un bébé a "tout ce qu'il faut"- là Amélie avait interrompu sa mère, "c'est quoi tout ce qu'il faut?" "Eh bien, s´il vient de manger et de boire, si on lui a mis des couches propres, il n'a aucune raison de pleurer, il a tout ce qu'il lui faut, s´il pleure alors, et si j´y allais, je le gâterais et ça ce n'est pas une bonne éducation. Il doit pouvoir rester seul. Tous petits il faut les habituer à être seuls. Pour que plus tard ils s´occupent seuls. Toi tu t´occupes bien toute seule." "Oui, mais je préférerais jouer avec toi, seulement toi , tu n'as jamais le temps. Quand je serais grande, je serais très riche, j'aurais beaucoup de personnel, un cuisinier, au moins, et une femme de ménage qui viendra tous les jours, comme ça, moi je pourrais jouer avec mes enfants." Sa mère avait trouvé cette idée très drôle et l'avait racontée le soir, lors du dîner. Mais, Amélie, elle n'avait pas trouvé ça drôle du tout. Au contraire...
Les pleurs de son frère deviennent insupportables, ça fait quelques minutes qu'il braille sans discontinuer maintenant. Aller à la cuisine, voir ce que fait maman? Non, elle se fâcherait. Aller voir dans la pièce à côté? Comment sa mère peut elle supporter ces sanglots? Là, maintenant il se met à hoqueter. J´y vais pense Amélie, je vais juste le bercer un peu , le prendre dans mes bras, le rassurer. Mais je n'ai pas le droit. Il ne faut pas le gâter. Mais le laisser pleurer comme ça? Amélie sur son lit est triste. Dans sa tête le "tu ne dois pas", dans son coeur "il faut le consoler". Et puis elle ne comprend pas. Et d'abord qu´est ce que ça veut dire "gâter"? Prendre un bébé dans ses bras, pourquoi est-ce mal? Laisser pleurer son frère, c'est bien peut être? Elle, elle n´aimerait pas qu'on la laisse pleurer. Si moi je pleurais comme ça, pense Amélie, alors je voudrais que maman me prenne dans ses bras, qu'elle me console, qu'elle me cajole, qu'elle me fasse rire pour oublier ma tristesse. Qu'est-ce que ca veut dire "gâter"? Et pourquoi apprendre à s´ occuper seule? Elle sait que sa mère raconte à toutes ses amies comme elle est fière de sa fille qui, à sept ans peut rester seule dans sa chambre, sans s´ennuyer. Et elle sent que sa mère est fière d´elle même aussi, fière du résultat. "Elle est si sage", répète-t-elle toujours, "aucun problème avec elle, alors que c'est un calvaire de faire manger Patrick." Amélie, là, donne raison à sa mère. Toute la journée, ou presque, sa mère essaye de faire manger son frère. Ses heures de repas à lui, s´étalent du matin au déjeuner, puis après une pause de deux heures, on recommence à essayer de lui faire boire son lait, mais le bébé secoue la tête, et recrache tout ce qu'il boit.
C'est peut-être que Patrick a faim? Maman l´a remis dans son lit, excédée, parce qu'il n'avait pas mangé. Il n'a peut-être pas faim quand maman pense que c'est son heure pour manger? Là aussi sa mère est bizarre: il doit manger à sept heures, à dix heures, à treize heures, à seize heures et à dix-neuf heures. Et c'est tout, jamais entre les heures. Jamais autrement que comme ça. Pourquoi? se demande Amélie, sûrement à cause de ce que sa mère appelle la bonne éducation.... Voilà bien dix minutes maintenant que son frère pleure à fendre l'âme. Je ne supporte plus pense Amélie.
"Maman, maman, tu n´entends pas Patrick?" Elle a couru dans la cuisine, ignorant l´interdiction de sortir de sa chambre, parce qu'il faut qu'elle fasse la sieste.
"Maman, il doit être malade pour pleurer comme ça, ou bien il a faim. Je vais aller voir."
"Non, Amélie, non retourne dans ta chambre, il n'a besoin de rien."
"Mais maman, il faut le consoler, il a peut-être du chagrin, il est si petit..."
"Justement il faut l´éduquer dès le début, retourne dans ta chambre, je ne t´ai pas permis d´en sortir."
"Mais maman!"
"Pas de mais, Amélie, va dans ta chambre, ne sois pas désobéissante."
Amélie sent que sa mère va se fâcher et elle ne veut surtout pas de ça. Surtout pas. Oh non! Sa mère ne gronde pas, comme le font d´autres mamans, d'abord sa mère la vouvoie: "allez dans votre chambre Amélie." Ça déjà, c'est horrible. Mais là, Amélie sait que ce n'est pas trop grave, quand elle est vraiment fâchée, alors... Amélie frissonne en retournant dans sa chambre, quand elle a été très désobéissante, alors, c'est le silence. Pendant des heures, sa mère ne lui adresse pas la parole. Si elle a quelque chose à lui dire, elle le fait dire par Alain, son frère aîné. Et Amélie alors a peur, peur de ce silence et elle est incapable de faire quoi que ce soit, jusqu'à ce que sa mère rentre dans sa chambre pour lui dire:
"Alors Amélie, vous demandez pardon à votre mère?"
Et Amélie alors s´excuse, de grosses larmes silencieuses roulant sur ses joues et elle promet qu'elle ne recommencerait plus jamais, parfois sans savoir exactement de quoi il s´agissait.
"Viens Amélie, donne moi un baiser maintenant."
Et Amélie s´exécutait, pleine de joie, sauvée du silence, comme si elle était sauvée des eaux.
A coté, Patrick hoquette moins, ses pleurs épuisés se calment, peu à peu.
Il va s´endormir, pense Amélie...
Elle est bouleversée, on se retrouve dans un autre temps, un autre moi, mais un moi qu'on connaît déjà, parce que on l'a déjà vécu une fois ,sauf qu'on a oublié, complètement oublié, radié de la mémoire.
Elle est comme sous le coup d'un choc, on lui aurait dit que ceci est possible, elle ne l'aurait pas cru; c'est comme si on était scindé en deux. D'abord on est soi-même, la personne qu'on croit connaître, pour ensuite devenir ce tout petit enfant, pour ressentir à nouveau ce qu'on avait ressenti. Elle a l'impression d'être schizophrène, folle , folle à lier, elle ne pourra pas en parler, personne ne comprendrait.
Pendant les jours qui suivent, elle ne se sent pas très bien, mais elle remarque quand même une différence, c'est à nouveau le silence de la part de Tristan, la peur n'est plus aussi incontrôlable .C'est à peine perceptible, mais elle sent un léger mieux
Elle finit par en parler à un ami psychologue, elle a peur d'être devenue vraiment aliénée, peur d'être hors de la norme, elle veut être rassurée quant à son état mental, ce dernier est étonné, mais lui explique qu'en effet c'est le même principe que l'analyse, qu'elle doit faire attention, qu'une fois le processus engagé il lui faudrait peut être de l'aide, que non, elle n'est pas folle, mais que ça va être dur, qu'elle peut l'appeler des qu'elle en ressent le besoin, qu'il vaudrait mieux qu'elle consulte un médecin pour l'aider à travers cette phase, mais non , ça ne veut pas dire qu'elle n'est pas normale, c'est juste pour qu'elle ne soit pas seule avec de douloureuses réminiscences du passé. Il lui explique aussi, que lorsque quelqu'un a une réaction trop violente par rapport à un fait quelconque, cela cache presque toujours une ancienne blessure, Amélie veut elle essayer d'analyser ses réactions? Veut elle qu'il lui donne l'adresse de quelqu'un de qualifié, à même de remettre dans un juste contexte des émotions très fortes ressurgies du passé?
Cela avait laissé Amélie songeuse. Oui, pourquoi pas, mais à mon rythme, pas au sien, ça fait trop mal. D'un autre côté, la peur du silence s'était amoindrie. Elle verrait bien.
Jamais elle n'avait pensé à cela avant de rencontrer Tristan, et de réagir à son silence, de réagir avec violence, à ce qu'elle considère être un manque d'amour, et elle avait réagi de la même manière qu'elle avait réagi enfant. La peur est là, tenace, dans son corps, dans son coeur, dans tout son être. Peur de quoi? Elle ne saurait le dire. Elle sent que maintenant, ce n'est plus autant la peur du silence. Elle a quarante ans passés, mais elle réagit comme une gamine. Pourquoi? Elle a horreur de la peur. Elle a vécu avec elle, pendant les années suivant son divorce, alors qu'elle faisait ce que les médecins avaient qualifiés de dépression, alors qu'elle avait été dénuée de sentiments, amorphe, parfois incapable de faire quoique ce soit ,pétrie d'une angoisse indéfinissable, ne sachant plus se définir, ne sachant plus qui elle était, n'ayant plus de personnalité à elle, bien établie. Mais en avait elle jamais eu une, n 'avait elle pas plutôt été d 'abord la fille de ses parents, ensuite l 'épouse de son mari? Ne s'était elle pas toujours définie par rapport aux autres, jamais par rapport à elle même. Elle avait guéri, envers et contre tout, elle avait épluché ses angoisses les unes après les autres, les avait décortiquées, analysées, puis éliminées. Elle avait cru s'en être débarrassé, elle avait cru s'être trouvée. Et puis non, la peur était revenue au grand galop, lui tordant les boyaux, l'empêchant même certains jours de boire, de manger...Non! se dit-elle, on ne peut pas vivre ainsi. Il faut que j'arrive à trouver exactement ce qui m'angoisse à ce point, il me faut extirper cette peur, m'en débarrasser une fois pour toutes. Je n'ai plus cinq ans, j'en ai quarante, alors il me faut réagir, la peur freine la vie, et moi je veux vivre.
Elle se met un disque, écoute la musique, elle se calme peu à peu, accepte la peur, pourquoi est elle là celle là, cette fois ci, ce n'est pas le silence, il a appelé; ah oui, il n'a pas le temps, est occupé, doit voir des gens de passage, "et s'il te plaît n'appelle pas, de toutes façons je ne décroche pas le téléphone pendant tout le week end, je te rappelle lundi...", et moi là dedans, qu'elle importance est ce que j'ai pour lui, il s'en fout de moi, mais non, il appelle lundi... et la peur est là. Alors du calme, tu la regardes en face au lieu de la combattre , en espérant qu'ainsi elle s'en ira d'elle même; et ça va déjà un peu mieux. C'est peut être ça la solution non pas lutter contre l'angoisse, mais l'accepter , en sachant qu'elle va passer, comme toujours, en sachant qu'il n'y a aucun danger réel. Après tout qu'est ce que cela peut bien faire si Tristan appelle ou non, s'il voit des amis ou non, mais pourquoi n'a-t-elle pas le droit de les rencontrer? Qu'est ce que ça peut bien lui faire , et pourquoi n'appelle t-il pas avant lundi, elle se sent comme si elle n'existait plus pour lui, radiée pour trois jours de sa vie à lui...Bah tant pis , bien sur ça lui ferait plaisir et en plus il ne sait pas ce qu'il perd en ne le faisant pas...
Les jours passent, elle se sent mieux de jour en jour. Elle lit beaucoup, les personnages des romans ou essais la pénètrent . Il y a quelque chose qui sonne faux dans sa vie, mais elle ne sait pas quoi. Elle fait de longues promenades aussi, dans la forêt avec son chien, laisse alors son âme flotter, essaye de ne penser à rien, de vivre le moment, de profiter du soleil dans les arbres, du chant des oiseaux, des fleurs dans les prés. Se dit qu'il n'est pas possible d'avoir peur, comme ça, de voir tout son univers basculer, parce que l'homme qu'elle aime n'appelle pas, ne donne pas signe de vie , est là dans la même ville, mais ne veut pas la voir, pas même lui parler, et ne veut surtout pas que ses amis sachent qu'elle existe. Et ce qui la dérange de plus en plus c'est le fait que son humeur à elle, dépende de quelque chose qui soit extérieur à son être. Que son bien être dépende d'autre chose que d'elle même. Que son humeur dépende , au fond , de lui...
Cela la tracasse beaucoup. Elle cherche à comprendre, à savoir ce qui se passe en elle, elle cherche et cherche à savoir ce qu'elle même pourrait faire pour aller mieux.
Elle ne sort pas beaucoup, décide d'éplucher son passé, lors de ce qu'elle appelle une "surréaction".
CHAPITRE 2
Dès qu'il faisait beau, et qu'ils passaient les week-ends au jardin, elle s'entraînait des heures durant à courir, sauter, tirer des buts, grimper dans les arbres, faire du vélo. Elle voulait être aussi bien qu'un garçon, être comme un garçon, à défaut d'en être un. Elle voulait qu'Alain, son frère aîné la laisse jouer au foot , le dimanche avec les autres, même si elle n'est qu'une fille. "D'accord lui avait il dit, d'accord tu peux jouer avec nous, mais si jamais tu pleures une seule fois c'est fini! Il faut que tu saches courir vite, il faut que tu tires des buts." Elle se l'était tenu pour dit. Lorsqu'elle tombait, elle serrait les dents, se relevait, continuait à courir. Pour rien au monde elle n'aurait dit que ça lui avait fait mal, elle ne se permettait même pas de boiter. Elle voulait lui prouver qu'elle est aussi bien qu'un garçon, mieux même...Et aussi ça lui permettait d'être avec d'autres enfants, même si c'étaient les copains de son frère; elle avait bien quelques amies, mais elle ne les voyait que rarement en dehors de l'école, elle évitait les autres enfants, elle en avait un peu peur, sans trop savoir pourquoi....
Lorsque Patrick avait eu six ans , il voulait tout le temps jouer avec elle , il ne voulait pas rester seul une minute et parfois, pour avoir la paix, elle grimpait dans un arbre avec un livre et n'en redescendait qu'aux heures de repas. Quand elle lisait, elle se sentait merveilleusement bien, le monde autour d'elle cessait d'exister, parfois elle se faisait même gronder parce qu'elle n'avait pas entendu qu'on l'appelait... Mais comme personne n'avait jamais du temps à lui consacrer, comme ils étaient toujours trop occupés, et bien elle disparaissait.
Patrick l'avait suppliée de lui apprendre à monter dans les arbres, elle avait essayé, mais il n'y était pas arrivé, il avait trop peur de tomber, il l'exaspérait, il avait peur de tout "On dirait une fille! "lui lançait-t-elle alors avec mépris. Mais elle avait bien été obligée de s'occuper de lui, sinon il se serait plaint auprès de leur mère, et comme il racontait n'importe quoi, sa mère risquait de la punir en ne lui parlant plus , et elle , elle aurait fait n'importe quoi pour ne pas avoir à subir ce silence...Mais elle avait du mal à supporter Patrick, elle essayait bien d'expliquer à sa mère que six ans d'écart c'était beaucoup, sa mère lui avait rétorqué alors , que c'était le même qu'entre Alain et elle même. Oui, pensait Amélie, mais moi je ne pleure pas , je n'ai pas peur de tout... Lui, on dirait une fille...D'ailleurs, Alain était rarement avec elle à présent, il avait sa bande de copains, ils partaient à vélo pendant des journées entières...
Elle se souvient qu'elle aurait préféré être un garçon et avoir quelques années de plus , et pouvoir faire ce qu'elle voulait, et ne pas avoir à s'occuper de Patrick tout le temps! Heureusement, elle avait eu ses livres. Elle disparaissait pendant des heures dans la nature avec un livre, quitte à se faire gronder, quitte à passer pour égoïste, ce qui était la pire des tares pour sa mère. "il faut être gentille avec ton petit frère".... Cette phrase avait le don de l'exaspérer...Et qui est "gentil" avec moi??? se demandait elle alors...Personne n'a jamais de temps pour moi...
Les années avaient passé, des années où elle s'était beaucoup chamaillée et même battue avec ses frères, des années parsemées de rires et de pleurs, de lutte et d'entente. Mais tout au long de ces années un sentiment d'infériorité l'habitait, elle n'était qu'une fille...Elle se souvient qu'elle avait été fière lorsque, ses cheveux coupés tout courts, on l'appelait jeune homme... Elle se souvient que ses parents n'avaient presque jamais de temps à lui consacrer, ils avaient toujours autre chose à faire, que ce soit aider ses frères pour leurs devoirs, ou ranger leur chambre, son père lui lisait le journal, en fait ils ne s'occupaient vraiment d'elle que lorsqu'elle était malade, clouée au lit par un gros rhume ou une grippe...... Lorsqu'elle atteignit l'âge de quinze ans, Alain avait commencé à ne plus la traiter comme une gamine...Peut être était ce aussi parce qu'elle avait redoublé, et qu'elle n 'était donc plus l'exemple de réussite en classe, la seule chose qu'ils lui concédaient, que ses parents brandissaient à ses frères, dès qu'ils ramenaient des mauvaises notes de l'école... Elle avait pensé que ses parents lui accorderaient d'avantage d'attention, puisque ses notes avaient été mauvaises, mais elle se souvient de la seule réaction qu'avait eue son père :" Bah! C'est une fille, ce n'est pas important, les notes, et puis elle a un an d'avance !" Elle avait été mortifiée, ses frères avait des leçons particulières pour essayer de ne pas redoubler, chez elle ce n'était pas important! De ce jour, elle n'avait plus fait que le strict nécessaire en classe. Elle avait commencé à aller à des surprises parties, elle s'amusait, était tombée amoureuse d'un garçon qui ne l'était pas d'elle mais d'une autre, qui elle ne s'intéressait pas à lui , mais à un autre encore. C'était l'éternelle ribambelle des adolescents...Elle détestait tout ce qui était allemand, n'aimait pas Vienne, sa ville natale, ne vivait que pour ses vacances en France, n'aimait pas les autrichiens non plus, refusait de parler allemand, ce qui avait le don d'exaspérer son père.
Aux sports d'hiver, elle se souvient qu'elle était sortie avec Olivier, un jeune français qui l'aimait beaucoup et qui avait giflé une fille qui avait dit du mal d'elle . Elle en avait été très amoureuse. Elle l'avait revu l'hiver suivant, ils s'entendaient toujours aussi bien, ils flirtaient et elle se souvient qu'elle aurait voulu coucher avec lui, mais il lui avait dit "Non, je te respecte trop"...Elle s'était demandé ce qui était différent chez elle, elle avait ressenti cela comme une gifle, elle se souvient, c'était leur dernier jour de vacances, et elle aurait aimer hurler :" Pourquoi, pourquoi dis tu ça?" Mais elle n'avait rien dit, sous le choc de cette phrase, une fois de plus elle se sentait autre que les autres. De retour à Vienne elle ne répondit même pas à sa lettre, mais se plongea dans ses bouquins, elle avait pourtant beaucoup de mal à le chasser de ses pensées. Elle ne comprenait pas, elle se souvient qu'elle en avait voulu à la terre entière, elle s'était sentie coupée des autres, différente, comme s'il y avait un écran invisible entre elle et les autres , alors elle avait décidé d'être moins respectable.
Et puis vint l'été de ses seize ans...
Elle se souvient, c'était un été particulièrement chaud, le soleil tapait dur , et pas une vague ne frissonnait sur la Méditerranée qui scintillait de son beau bleu azur, Susan et elle longeaient le bord de mer, pleines de joie et d´allégresse. Elles ne se connaissaient pas beaucoup, Susan était arrivée de Londres , elle allait passer un mois sur la côte, ensuite elles étaient allées à Stoke Poges. Un échange d'étudiantes. Elles avaient presque le même âge, Susan, un peu plus âgée était belle à vous couper le souffle, elle avait presque dix-huit ans, une longue chevelure blonde, des yeux de biche. Elle même, grande, gauche, cheveux courts, yeux bleus, elle avait seize ans et demi et avait donc décidé de ne plus entendre de phrase pareille, de ne plus tomber amoureuse, de ne plus être blessée par qui que ce soit. Elle n'avait pu oublier Olivier, il lui trottait toujours dans la tête, mais elle allait essayer d'extirper le mal....
En voyant Susan débarquer de l´avion , son père avait dit qu'il espérait ne pas avoir trop de problèmes avec les garçons qui selon lui allaient se battre pour l'inviter à danser et qu'il allait peut être falloir en consoler quelques uns, éconduits...
Elles avaient parlé, s'étaient racontées un peu, comme c'est normal à cet âge, et ça avait été un méli-mélo d'anglais et de français. Elles allaient au club de tennis tous les jours,, elles jouaient mal toutes les deux, mais elles s'en fichaient, elles s´amusaient, éclataient de rire lorsqu'elles rataient une balle, puis elles retournaient à la plage, rejoindre les copains. Ils formaient une bande d'une quinzaine de jeunes gens, rieurs et blagueurs, entre vingt cinq et quinze ans. La plus jeune , c'était Aline, la soeur de Philippe. Puis elle même, et son "frère jumeau", Hervé, qui faisait au moins vingt deux ans et se débrouillait toujours pour trouver des filles de cinq ans de plus que lui, pour accumuler les expériences disait il...Ça faisait plusieurs années qu'ils se connaissent tous, allaient à la plage , riaient , allaient boire des pots . D'ailleurs c'était très simple ils étaient fourrés ensemble du matin au soir, ne se quittant que pour aller dormir dans leurs appartements respectifs, et cela , à contre coeur.
Elle se souvient d'Hervé et de ses problèmes avec sa mère qui "se faisait entretenir"(l' expression étant bien sur de sa mère )par son ami beaucoup plus vieux qu'elle. Il avait du mal à supporter et il lui en parlait beaucoup , elle essayait alors de le calmer, ils s'aimaient bien, se chamaillaient pour rire. Philippe ç'avait été son premier amour, à l'époque elle avait treize ans, lui quinze. Il n'en n'avait jamais rien su, pour lui , elle n'était que la petite soeur d'Alain. Il y avait aussi le groupe de belges qu'elle n'avait pas beaucoup aimé. Enfin, elle n'avait pas aimé Martine et son rire qui sonnait faux, toujours un tantinet trop haut, ses allures de starlette, alors qu'elle était bête , ignare, ne cherchait que son plaisir et à être admirée par tous les mecs qu'elle rencontrait, qui voulait toujours être le point de mire, ne supportait pas qu'une autre soit appréciée , qui se trouvait irrésistible.... Elle se demande ce qu'elle est devenue...
Assis sur les matelas, ils discutaient de l´endroit où ils iraient le soir et elle était très excitée, pour la première fois, elle pouvait sortir trois fois par semaine , jusqu'à minuit. Elle trouvait ça génial, elle n'avait pas eu le droit auparavant. Bien sûr il y avait son frère ,pour la surveiller, mais elle s´entendait bien avec lui maintenant.
Rentrer à la maison, dîner, se changer, mon Dieu que Susan était longue dans la salle de bain, elle y restait bien une heure... Et l'impatience montait et ils se retrouvaient à la "Case" boîte de nuit en plein air, toute nouvelle.
Elle se souvient avoir été émerveillée. Il n'y avait pas grand monde. Là, derrière le bar, se tenait un jeune homme,disc jockey, grand, brun, svelte. Il lui avait plu d'emblée. Elle se sentait en sécurité au milieu de sa bande, ils dansaient, s´en donnaient à coeur joie, d´autant plus que le patron de la boite leur avait promis une boisson gratuite puisqu´ils étaient aussi nombreux et qu'ils allaient mettre de l´ambiance.
Elle était un peu mélancolique lorsqu'on passait des slows et qu'elle se retrouvait quasi seule, assise à une table. Elle observait les jeunes couples onduler, se chuchoter des mots tendres, s'embrasser. Et elle se demandait quand elle aurait un petit copain? Ça la tourmentait un peu, les filles de son âge avaient toutes leur petit ami, étaient toutes amoureuses. Amélie non. 'Etait elle trop difficile? Attendait elle trop? Ou bien était ce son énorme timidité qui l'empêchait d'ouvrir la bouche lorsqu'un garçon lui plaisait? Elle se sentait gauche, moche, non pas vraiment moche, mais sans entrain, sans ce petit quelque chose qui accroche. Mais d'un autre coté, elle ne voulait plus tomber amoureuse, ne plus être confrontée à la douleur de la séparation. Elle n'aimait pas les artifices, refusait de jouer la comédie, comme elle le voyait faire par d´autres. Elle se sentait à l´écart, un peu en marge . Pour elle, tomber amoureuse , c'était quelque chose de très important, elle ne pouvait pas prendre ça à la légère, elle se sentait incapable de flirter, elle n'aimait pas la superficialité, mais elle allait l'apprendre, être comme les autres. Chez Amélie, tout déjà allait en profondeur, mais elle avait envie de changer cela.
Au bout de deux semaines, à l'intérieur du groupe des couples s'étaient formés; Susan et Philippe, son frère et Hélène, Hervé draguait toutes les filles, pour lui c'était son passe temps favori...Martine, seule encore et son humeur s'en ressentait . Quant à elle même? Elle était en extase. Le beau brun qui s'appelait Michel l'avait invitée à danser. Pendant toute une soirée, ils n'avait plus arrêté. Et puis il l'avait embrassée en disant "je suis fou de toi". Elle savait bien qu'il y avait des jours où il travaillait, mais au moins, ils pouvaient se parler. Elle avait demandé à son frère de ne rien dire à ses parents, elle avait trop peur du "un Disc jockey?!" et de tous les commentaires dépréciateurs de sa mère. Elle regrettait seulement de devoir rentrer à minuit, de ne pouvoir venir tous les soirs. Mais elle était contente avec un bel été en perspective, elle aimait beaucoup Michel qui semblait être plus attaché à elle, qu'elle à lui, et ça lui faisait du bien .
Ils allaient souvent faire du ski nautique. Parfois Michel les rejoignait sur la plage, l´après midi.
Et puis, un beau matin, alors que rien n'avait laissé prévoir la catastrophe, Philippe lui avait dit: "Hier soir à la "case", Martine a dragué Michel, et lui, pas bête, s'est laissé faire ; elle est allé droit sur Michel et lui avait demandé: "C'est vrai pour Martine?"
"Oui, mais ça n'a pas d'importance." Elle s'était retournée et ne lui avait plus adressé la parole. Pendant toute la soirée, il avait essayé de lui dire qu'il l'aimait elle, pas Martine, elle avait refusé de l'écouter. A quoi bon? A quoi bon? Elle lui avait fait confiance.
Les jours avaient passé, son frère à qui en désespoir de cause Michel avait parlé, essayait lui aussi de la convaincre. "Mais enfin, écoute le au moins!" "Non!" " Pas possible d'être aussi têtue ! "
Non, elle n'était pas têtue. Elle savait bien que ce n'était pas le "grand amour" ,avec un grand A. Elle savait bien que là, ça n'était pas allé très en profondeur. Mais quand même, ça , elle ne l'avait pas compris. Elle s'était sentie trompée, désavouée, bafouée. Alors ça n'avait plus eu de sens, s´il ne résistait même pas aux avances insistantes d'une Martine, à quoi bon continuer? A quoi bon?
Avec Susan , elle jouait au tennis tous les jours . Et il y avait là trois jeunes hommes qui les regardaient et qui visiblement parlaient d'elles. Ils étaient presque toujours là, assis sur le mur qui surplombe le court, parfois ils se moquaient d'elles,
parfois ils riaient et parfois ils applaudissaient lorsque pour une fois l'une d'elles avait réussi une belle balle.
Un soir, alors qu'ils buvaient un pot à l´Hélios, ils étaient venus, s´asseoir à leur table. L'un s'appelait Henri et essayait en permanence de la draguer, il ne l'intéressait pas ; l'autre François, calme, le troisième Jean Frédéric
très drôle et faisant le pitre....
à suivre